Lettre à Patrice Cohen-Séat, Olivier Dartigolles, Brigitte Dionnet, Jean-François Gau, Elisabeth Gauthier, représentants du PCF au Collectif national unitaire
Chers camarades,
J'ai lu votre tribune dans l'Huma de mercredi 17 janvier. Vous y revenez notamment sur les raisons qui ont conduit notre parti à prendre "toutes ses responsabilités". Sur le fond, elles méritent débat. Mais je souhaitais avant tout vous dire que dans tout mouvement historique et populaire, au-delà des froides logiques et des implacables démonstrations, il y a aussi des ressorts humains qu'il est si important de ne pas ignorer. Et je tiens à commencer par vous témoigner de l'état dans lequel se trouvent aujourd'hui ces hommes et ces femmes qui, autour de moi, "y ont cru", tant en dehors que dans le parti.
Tout d'abord, pendant les vacances j'ai croisé dix-sept proches, citoyens de gauche (électeurs communistes ou bien "nomades"), non présents dans les collectifs, qui auraient voté résolument pour un candidat antilibéral unitaire... et dont beaucoup auraient aussi modestement et à divers niveaux fait la campagne autour d'eux. Tous ont pris l'initiative de m'interpeller, moi le militant de service. Après le fiasco de décembre, trois m'ont dit se résoudre à voter Royal dès le premier tour, deux m'ont dit s'apprêter voter pour Marie-George, deux pour Besancenot, un pour Bayrou ("le dernier chien possible dans le jeu de quille"), trois m'ont indiqué penser sérieusement à s'abstenir, les autres avouant leur impuissance à envisager désormais le 22 avril… tous déçus et/ou en colère, les plus remontés l'étant contre le parti (il s'agit des plus politisés et des plus proches de nous).
Ensuite, depuis la rentrée, j'ai participé à plusieurs réunions (du parti, de mes collectifs unitaires, local et d'entreprise), et j'ai pu constater l'ampleur du désastre : notre parti est divisé, à un degré bien pire que ce qu'on pouvait entrevoir en décembre. Le Père Noël n'a pas éteint les passions (fallait-il être naïfs pour y croire, mais je sais que certains apprentis sorciers ont compté là-dessus) Avec nos retrouvailles de janvier, chaque réunion est une nouvelle violence infligée à ces valeurs humaines qui ont cimenté notre engagement commun pendant toutes ces décennies : le partage, le respect et, dans beaucoup de cellules, la fraternité. Dans l'instant, toute fleure la fin d'une époque, prédit l'implosion ou la scission…
Au delà de ce témoignage, je souhaitais vous livrer quelques réflexions en vous remerciant par avance de prendre le temps de les parcourir.
Premièrement, malgré les multiples tentatives pour dédouaner le parti de sa part de responsabilité dans l'échec, je continue de penser que si nous avions imaginé à un seul moment qu'une autre candidature que celle de Marie-George était possible, nous y serions parvenus, et même assez tôt dans l'automne. Le choix de la direction du parti était clair, et en "refaisant le film", je m'aperçois qu'elle n'en a pas dévié une seule seconde de mars à décembre : il n'y avait pas d'autre candidature envisageable que celle de Marie-George. La chute est d'autant plus rude pour les camarades qui, comme moi, se sont sincèrement inscrits dans la construction collective d'une candidature acceptable par l'ensemble du mouvement. Au final, je pense qu'il s'agit là d'une divergence sur la conception du rassemblement et sur la place que doit y jouer notre parti. Et qui dit conception, dit aussi sens et profondeur de l'engagement.
Deuxièmement, tout ce qui se débat actuellement touche à des questions identitaires fortes. C'est la raison pour laquelle je pense que les fractures qui s'opèrent actuellement sont profondes et ne se ressouderont pas avant longtemps. Après deux décennies d'offensive libérale, d'affaiblissement et d'éparpillement des forces de progrès, beaucoup de citoyens se sont pris à croire en la possibilité de convergences nouvelles pour peser, puis, dans la foulée du référendum, d'un rassemblement antilibéral gagnant. Parmi eux, de nombreux communistes apercevant enfin un nouvel horizon pour leur parti, imaginant de nouvelles possibilités historiques pour notre peuple… Et cette fois-ci, il était enfin (!!!) possible de converger électoralement et de changer la donne ! Cette hypothèse a enthousiasmé dans tout le pays bien au delà des citoyens investis dans les collectifs. Un nouveau potentiel militant était là, ne demandant qu'à éclore, immédiatement… Sacrée "prise de responsabilités", que de claquer la porte au nez de cette dynamique, de l'espoir populaire ! Au delà de la vive blessure ressentie par de nombreux camarades, il s'agit d'une faute politique majeure : notre communisme est forcément unitaire ou ne sera pas.
Troisièmement, nous avons raté un rendez-vous historique, un moment charnière, générateur de nouveaux repères, de nouvelles identifications politiques. Imaginons un instant combien notre parti et sa secrétaire nationale seraient sortis grandis de la réussite du rassemblement, s'ils avaient décidé de faire vivre ce nouvel espoir jusqu'au bout et d'y contribuer de tout leur communisme. Je pense à tous ces jeunes prêts à se reconnaître dans une nouvelle espérance mais qui n'ont pas eu la chance d'avoir des parents communistes et qui, en sortant de l'école, mettent souvent un signe égal entre "communisme" et "dictature" ou "Staline". Ces jeunes dont on sait qu'ils constituent un puissant amplificateur des mouvements électoraux et des évolutions militantes. Résultat : Marie-George plafonne à 1% dans leurs intentions de vote et je ne vois pas ce qui pourrait changer beaucoup la donne en trois mois, tant ils ne nous situent si loin de leur monde et de leur époque. Il y avait un tel espace pour une féconde mise en commun… Quel gâchis !
Quatrièmement, je n'arrive toujours pas à me faire au nouveau paysage de la gauche antilibérale. J'essaie parfois d'oublier, mais matin, midi et soir, je vois un paysage de désolation : comme tant d'autres, je rêvais d'une campagne plurielle, ouverte aux apports de chaque culture militante, imaginative, festive et irrésistible comme l'a été la campagne du référendum. Je voyais à portée de main un score qui change la donne dans le pays, qui bouge en profondeur la gauche. Je voyais enfin la possibilité de donner une puissante traduction électorale aux attentes populaires… Et je vois une campagne amputée de la musique qui aurait fait danser le peuple antilibéral, une campagne qui aura du mal à décoller parce qu'en difficulté pour répondre à la question fondamentale : l'utilité à glisser dans l'urne le 22 avril un bulletin de vote Marie-George Buffet.
Cinquièmement, après des années d'avancées et d'ouvertures, je vois mon parti retomber dans ses pires tentations. Sa surdité de l'automne m'avait profondément inquiété sur son rapport à la société. Je ne m'étendrai pas plus sur les conditions et les pratiques qui ont pu conduire au score trompeur du 20 décembre (qui ne peut étouffer la colère réelle et le trouble majoritaire des militants). Et voilà que dans la foulée, on assiste au retour en force de bien des sectarismes qu'ont croyait oubliés, en attestent ces écrits, ces propos et ces attitudes vis-à-vis des communistes qui divergent ou des autres composantes de la gauche antilibérale. Quel terrible retour en arrière !
Ce courrier vous paraîtra acerbe. Sa brutalité est à la mesure des attentes suscitées par le rassemblement et de la passion de mon engagement. Il est le constat de la violence d'une cassure brutale et du fracas qu'elle engendre.
Pour autant, je demeure pleinement communiste, tout autant que chacun d'entre vous. Je reste aussi persuadé que pour éviter les impasses et pour gagner, les forces de la transformation sociale ont "viscéralement" besoin de leur composante communiste. Mais, pour ma part, et pour la première fois de ma vie militante, je ne vois pas encore ce qui pourrait me pousser à m'engager dans cette campagne électorale. Je crois qu'on sera au moins d'accord pour souhaiter que le score cumulé des candidats antilibéraux soit le meilleur possible pour combattre la bipolarisation et pour préserver l'espoir d'une autre voie à gauche. Oui, ma campagne présidentielle sera celle-là… Dans la débâcle et les turbulences du moment, à tous ces amis, ces proches, ces collègues, avec qui nous diffèrerons le 22 avril après avoir tant rêvé ensemble ces derniers temps, je continuerai à dire : "continuons ensemble !"…
Restant bien entendu disponible pour poursuivre l'échange,
Fraternellement
Yann Bouvier
(Ermont)
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